(Photo - Dans le Vieux Nice)
Le cerveau est un mécanisme complexe de traitement de l’information - pas juste les faits, mais la manière dont nous bougeons, ressentons, rions, pleurons. Les neuroscientifiques découvrent constamment de nouveaux aspects des rouages du cerveau. La compréhension de son fonctionnement constitue l’une des plus grandes quêtes scientifiques. De manière générale, le cerveau nous attire parce qu’il définit qui nous sommes. Hippocrate disait il y a fort longtemps : Les hommes doivent savoir que c’est seulement du cerveau que viennent les joies, les délices, les rires, les plaisanteries, ainsi que les chagrins, les peines, le découragement et les lamentations. Francis Crick -l’un des grands biologistes de notre époque - exprimait la même idée: Vous, vos joies et vos chagrins, vos souvenirs et vos ambitions, votre sentiment d’identité personnelle et votre libre arbitre, n’êtes en fait que le comportement d’une vaste assemblée de cellules nerveuses et de leurs molécules associées. Le cerveau est responsable de la façon dont nous percevons le monde et nous y comportons, et le comprendre, c’est nous comprendre nous-mêmes, et notre place dans la société et dans la nature.
Le débat esprit/cerveau (âme/corps) se poursuit depuis l'antiquité. Pour Platon l'âme est le siège de la sagesse, celle-ci ne pouvant exister dans le corps physique. Rappelons aussi que jusqu'au XVIe siècle, le soin de l'âme était plus important que le soin du corps, et aussi que c'était le coeur qui renfermait la sensibilité, la mémoire, l'intelligence, le courage. Descartes identifie l'esprit à la conscience, et à la conscience de soi, en le distinguant du cerveau, même s'il considère le cerveau le siège de l'intelligence. C'est le XIXe qui va découvrir effectivement le rôle du cerveau. Pour le philosophe et le psychologue Emilio Ribes Iñesta (né en 1944 à Barcelone), qui a joué un rôle fondamental dans le développement de la psychologie scientifique, l'esprit est une interaction, une forme de relation. Selon lui, pendant des siècles, l'humanité a confondu cette interaction avec le sujet, le moi, la personnalité. Le sujet n'est qu'un des deux termes de la relation, l'autre est le milieu, l'environnement, l'esprit ne peut donc se réduire à aucun des deux termes, ni encore moins habiter l'un d'eux, car les interactions ne possèdent pas d'attribut d'extension (n'ont pas de res extensa, comme disait Aristote). Il dit que la psychologie occidentale a la mauvaise habitude de séparer les corps et les fonctions des corps, conception issue essentiellement de la tradition judéo-chrétienne. En réalité, dit-il, tout ce qui se trouve désigné par les termes d'esprit, de mental ou d'âme ne possède pas d'observabilité comme caractéristique. Non pas parce qu'ils seraient invisibles, mais parce que cela n'a pas tout simplement de sens de parler de la visibilité ou de l'invisibilité d'une relation. Iñesta considère que l'on fait une erreur catégorielle, et invite à relire Aristote, qui définit le concept d'âme comme puissance en acte. Le concept de puissance implique que l'on a une structure formelle et matérielle, mais que la fonction ne s'établit qu'au moment où l'on entre en contact. "C'est ça, l'âme! L'âme, on peut l'identifier lorsqu'elle se traduit en acte. Dans la puissance il n'y a pas d'âme : il y a le corps. Donc l'âme n'est pas une substance différente qui se trouve dans le corps: c'est le corps en relation. Quand vous frottez une allumette contre le grattoir de sa boîte, une flamme surgit. Cela vous viendrait à l'esprit de vous demander où se trouvait la flamme auparavant, dans l'allumette ou dans le grattoir ? Cette question n'a strictement aucun sens, car la flamme ne se trouvait ni dans l'une ni dans l'autre : elle est le produit d'une interaction entre les deux."
La neuroscience est devenue une vaste entreprise mondiale impliquant des scientifiques de plusieurs disciplines différentes. Beaucoup de scientifiques pensent que les processus critiques pour la conscience impliquent l’intégration de l’activité neurale entre les différentes régions cérébrales. Selon la théorie de l’espace du travail global, des contenus spécifiques du mental (tels que perceptions, pensées ou intentions d’agir) restent inconscients, avant de gagner l’accès à un espace de travail global, qui les émet à travers le cerveau, les rendant disponibles pour le contrôle souple du comportement. Cette théorie nous invite à imaginer un théâtre où les contenus du mental deviennent conscients seulement quand ils se trouvent sous la lumière des projecteurs, quand ils peuvent être vus par les spectateurs - et interagir avec ceux-ci. La théorie de l’information intégrée (TII) concerne aussi les réseaux, mais dit que chaque expérience consciente est unique - une parmi un répertoire d’expériences possibles -, aboutissant à la production d’un énorme volume d’informations. La conscience est aussi intégrée, dans le sens où tous les sons, visions, pensées et émotions que nous connaissons à un moment donné sont liés dans une unique scène consciente. La TII suggère que cette combinaison d’information et d’intégration peut être quantifiée mathématiquement, ce qui correspondrait au degré de conscience éprouvé. L’information intégrée est forte à l’état normal de veille et faible durant les états inconscients comme le sommeil sans rêves. Il n’y a donc pas de point chaud de la conscience dans le cerveau, la conscience dépend de l’intégration de l’activité neurale des différentes régions cérébrales. Les cortex préfrontal et pariétal sont particulièrement importants pour la conscience et peuvent former une partie du travail global. Il est difficile de savoir si ces régions génèrent la conscience même ou si elles mettent en œuvre des processus associés, tels que l’attention, la mémoire et le rapport verbal des expériences conscientes. Les circuits neuronaux sont les notes sur la page- la conscience est ce qui arrive quand la musique est jouée.
Mais le cerveau humain ne transforme pas simplement les signaux sensoriels en activités, il peut aussi évaluer la qualité de ses expériences de perception. Cette capacité d’accéder aux états mentaux internes grâce à l’introspection est la métacognition, cognition sur la cognition. Elle se réfère à la conscience de ses propres pensées, souvenirs et actions à la suite d’une introspection. Nous faisons spontanément usage de cette faculté métacognitive dans la vie quotidienne, quand nous évaluons, par exemple, notre confiance lors d’un choix. La métacognition n’est pas importante seulement pour surveiller la manière dont nous apprenons une nouvelle information, mais aussi pour communiquer nos expériences subjectives à d’autres. Les ouvrages d’Antonio Damasio, le neuroscientifique passionné par le monde des émotions et des sentiments (L’erreur de Descartes. La raison des émotions, 1994, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, 2003) ont ouvert, il y a une vingtaine d’années, une perspective nouvelle dans la recherche. Dans son ouvrage paru en 2017, L’Ordre étrange des choses. La vie, les sentiments et la fabrique de la culture, il nous propose de comprendre comment les sentiments guident l’évolution de nos cultures, quelle est la mécanique des sentiments et de la conscience, comment cette mécanique est responsable des liens réciproques qui unissent le fonctionnement de l’esprit et le monde extérieur. Après cette lecture, l'idée que l'intelligence artificielle pourra être un jour capable d'autre chose que de performances techniques extraordinaires, qu’elle sera capable de sentiments et d'émotions complexes, apparaît plus fictionnelle que jamais. (Re)voici quelques idées.
Au cœur de la condition humaine se trouve l’interaction (favorable et défavorable) des sentiments et de la raison. Sans tenir compte de cette interaction, il nous serait impossible de comprendre les conflits et les contradictions humaines. Pour comprendre "comment les humains peuvent à la fois souffrir, mendier, célébrer la joie de vivre, être philanthropes, artistes et scientifiques, saints et criminels, tour à tour maîtres bienveillants de la terre et monstres cherchant à la détruire", on peut s’appuyer sur les travaux d’historiens et de sociologues, et également sur les oeuvres d’art qui révèlent la sensibilité et le mécanisme des passions humaines. Mais les branches de la biologie nous apprennent énormément, car les sentiments ne sont pas que les éléments déclencheurs de nos cultures, ils guident également leur évolution. L’auteur cherche à établir un lien entre la vie humaine que nous connaissons à ce jour, dotée d’esprit, de conscience, de langage, de mémoire, de sentiments, de socialité complexe et d’intelligence créatrice, et la vie primitive qui aurait vu le jour il y a 3,8 millions d’années. Il montre qu’il existe un principe d’équilibre et de régulation dans cette chaîne évolutive : c'est l'homéostasie. Grâce à elle, cette chaîne pratique évolutive a relié les formes de vie primitives à l’extraordinaire alliance des corps et des systèmes nerveux qui ont donné naissance à la culture et à la civilisation. En mettant au jour les relations entre les cultures, les sentiments et l’homéostasie, l’auteur nous permet d’observer les liens cultures-nature et l’humanisation du processus culturel. L’auteur explique que nous avons en nous une sorte d’orchestre qui fait que les mondes extérieur et intérieur interagissent avec le système nerveux, via les dispositifs sensoriels. Ensuite, que des dispositifs spécifiques régissent émotionnellement à la présence mentale de tout type d’objet ou d’événement : ce sont les besoins, la motivation, les émotions. L’incroyable richesse de nos processus mentaux repose entièrement sur la fabrication des images, celles-ci étant fondées sur les contributions des deux mondes, le monde extérieur qui apporte, dans la limite de nos dispositifs sensoriels, des images décrivant la structure de l’univers qui nous entoure, et le monde intérieur qui apporte des images que nous appelons sentiments. Simple ou complexe, la fabrication des images est toujours le produit de dispositifs neuraux. Nous percevons les objets et les événements qui nous entourent de manière multi sensorielle, nos cortex d’association intègrent les images composées dans des cortex fondamentaux. Et les images du monde extérieur sont presque toutes traitées en parallèle avec les réponses affectives que ces mêmes images produisent en agissant dans une autre région cérébrale. Notre cerveau cartographie et intègre les diverses sources sensorielles extérieures, il intègre simultanément les états internes -et ce sont les produits de ces processus que l’on nomme sentiments. Nos perceptions et les idées qu’elles évoquent s’accompagnent continuellement d’une description en termes de langage, qui est, elle aussi, élaborée à partir d’images. Tous les mots que nous utilisons, quel que soit le langage -parlé, écrit ou déchiffré via le toucher, comme le braille-, sont des contenus mentaux composés d’images. L’esprit lui-même est entièrement composé d’images, depuis la représentation d’objets et d’événements, jusqu'à leurs concepts correspondants et à leurs traductions verbales. Les images sont la monnaie universelle de l’esprit. Autrement dit, l’unité de base de l’esprit est l’image -l’image d’une chose, de ce que peut faire une chose, du sentiment qu’elle évoque.
Le tout dernier ouvrage d’Antonio Damasio, L’Intelligence naturelle et l’éveil de la conscience, s’inscrit dans la réflexion profonde du neuroscientifique sur les émotions, la conscience, l’intelligence naturelle mise à défi aujourd’hui par l’intelligence artificielle. L’auteur revient sur la conscience, comme processus biologique qui permet à chacun de faire l’expérience de sa vie individuelle, de sentir qu’il existe et qu’il a un esprit. En pratique, écrit l’auteur, nous n’existons que si ou quand nous sommes éveillés et conscients. Tout le monde ne partage pas ce point de vue, il y a des conceptions diverses issues de différentes traditions intellectuelles, et la situation générale est assez confuse. Il y a encore moins de consensus quant à la façon dont la conscience se construit. La science n’a pas encore donné une explication satisfaisante du saut biologique, et c’est ce que Damasio se propose dans ce livre : expliquer les machineries biologiques qui sous-tendent le processus de la conscience et comment il s’installe en nous. Dès le début, l’auteur déclare que la conscience est une conséquence directe des sentiments homéostatiques (dans son ouvrage de 2017, il montre qu’il existe un principe d’équilibre et de régulation dans la chaîne évolutive : c’est l’homéostasie). C’est-à-dire l’inverse de l’opinion courante selon laquelle si nous sommes capables de ressentir nos sentiments, c’est parce que nous sommes conscients. Qu’est-ce que les sentiments homéostatiques ? : le chaud, le froid, le malaise, le bien-être, la faim, la soif…, "ceux qui participent au processus de régulation de la vie qui vise à maintenir dans l’organisme des constantes et des valeurs situées dans la plage idéale de l’homéostasie, celles dont les valeurs sont compatibles avec la poursuite de la vie. Les sentiments (soif, faim) sont des événements privés et subjectifs, chacun a accès aux siens et personne d’autres. En revanche, les émotions (la joie, la colère, la peur) ne sont pas seulement ressenties de manière privée : elles sont aussi des manifestations publiques que tout le monde peut observer chez les autres. (…) Les sentiments ont dû émerger relativement tôt dans l’évolution, dès l’apparition du système nerveux. Ils ont continué ensuite à servir magnifiquement la vie et sa gestion. Les émotions sont probablement apparues plus tard comme un complément utile et aussi, dans le cas des humains, pour faire progresser notre carrière sur la scène de la vie. J’aimerais pouvoir dire exactement quand elles ont commencé mais je l’ignore."
Pour devenir conscients, nous devons d’abord être capables de ressentir. Si nous avons pu avoir connaissance du fait capital de l’existence de l’esprit humain et de ses réalisations, c’est uniquement parce que cet esprit est doté d’une conscience. C’est la conscience qui a permis aux organismes de se préoccuper de leur destin individuel et de celui des autres organismes comparables qui se trouvaient dans leur voisinage. C’est elle qui a donné des raisons d’exister et qui a incité les individus devenus conscients à agir de manière protectrice et inventive dans leur propre intérêt et dans l’intérêt de ceux vis-à-vis desquels ils se sentaient préoccupés. "C’est la conscience qui a permis aux esprits de devenir créatifs. Elle a été la mère de l’invention. Sans elle, il n’y aurait eu ni Bach, ni Mozart, ni Beethoven, ni Shakespeare, ni Darwin, ni William James, ni Einstein, ni Watson et Crick. Il aurait été merveilleux d’affirmer que l’invention naturelle de la conscience n’a entraîné aucune partie négative. Ce n’est malheureusement pas le cas, comme on peut s’en douter." Selon l’auteur, une fois que les sentiments et la conscience ont pris leur envol, l’intelligence naturelle est entrée dans une nouvelle phase. Les sentiments homéostatiques et leurs principales conséquences, la subjectivité et la conscience, sont devenus partie intégrante de l’esprit. Le résultat a été l’esprit conscient. C’est-à-dire un esprit fabriqué par le cerveau d’un organisme particulier en coopération avec le corps de cet organisme, un esprit que chaque organisme pouvait expérimenter d’un point de vue subjectif, comme faisant partie de son corps et comme appartenant à cet organisme et à lui seul (vous vous souvenez, chez Spinoza, le corps et l’âme - quel amour ! ; et vous vous souvenez aussi que Descartes s’est trompé en les séparant). L’esprit conscient n’est pas réservé aux humains, dit l’auteur, les premiers bénéficiaires de la conscience au cours de l’évolution sont les animaux. Cependant, l’esprit humain possède une capacité créative qui le met tout à fait à part. Lorsque les humains conscients sont apparus, leurs routines comportementales et leurs créations se sont transformées radicalement et ont permis de nouvelles prouesses : ils ont créé la musique, un outil de communication et d’enrichissement personnel, ils ont créé les langues et ont pu transmettre leurs pensées, ce qui leur a permis d’explorer et de modifier le monde par l’invention de systèmes sociaux et culturels nouveaux et complexes. Ils ont créé l’agriculture, inventé des dispositifs techniques, et ensuite, pour résoudre les conflits résultant de tant de nouveautés culturelles, ils ont conçu et appliqué des stratégies de gestion, ce que nous appelons aujourd’hui l’économie, la politique, la justice, les religions, les arts. La philosophie est née comme moyen de réfléchir aux créations de la vie et comme un précurseur des sciences naturelles et de l’ingénierie d’aujourd’hui. Un formidable parcours de croissance et d’expansion. "Assemblés, ces instruments culturels issus de l’intelligence naturelle classique ont permis des millénaires de civilisation humaine (avec des sommets et aussi des précipices). Jusqu’à récemment, la plupart des instruments de la civilisation humaine étaient des produits de l’intelligence naturelle traditionnelle. Aujourd’hui, un type d’intelligence apparemment nouveau fait son entrée fracassante, en rupture radicale avec notre passé : l’IA (…) Or, tandis que certains de ces instruments contribuent positivement au bien-être de l’humanité, ils peuvent également servir à déformer les faits et à saper des aspects essentiels des processus sociaux et politiques que nous associons à une existence saine et morale. Et le problème n’est pas seulement que de tels développements, entre les mains d’acteurs malveillants, puissent faire beaucoup de mal : il y a un risque réel que, par le confort qu’ils offrent et par leur caractère addictif, ils éclipsent de précieuses réalisations humaines ayant rendu la vie plus saine, plus heureuse et plus noble -j’entends par là les arts et la philosophie, les sciences, et les divers moyens de cultiver l’esprit qui ont donné aux humains leur noblesse. La menace qui pèse sur l’homme est réelle. Elle l’est d’autant plus que se profile à l’horizon une menace potentiellement plus redoutable encore : celle de l’intelligence artificielle générale."
Références
Antonio Damasio, L’Intelligence naturelle et l’éveil de la conscience, Edition Odile Jacob, 2026
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