(Photo - Noël)
La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas, écrivait Pessoa. Au pied de mon petit sapin de Noël, une fiction drôle écrite par Alan Bennett, The Uncommun Reader (2007) ou La Reine des lectrices (2010) en traduction française. Sa Majesté la Reine se découvre une passion pour la lecture et cette soudaine soif insatiable de livres risque de lui faire négliger ses engagements royaux et de bouleverser l’implacable protocole de la maison Windsor. Une joyeuse farce littéraire qui est aussi une réflexion sur le pouvoir subversif de la lecture et sur le rôle de l’écriture.
- Les livres sont une merveilleuse invention, vous ne trouvez pas ? dit-elle au recteur, qui opina de la tête. Au risque de passer pour une midinette, je dirais qu’ils ont tendance à développer la sensibilité des gens.
A un moment donné, la Reine se rend compte que la lecture rend indisponible, parce que lire, c’est se retirer. Elle comprend alors que l’écriture, c’est rester dans l’action. Elle se met à noter ses impressions et ses réflexions, tout en constatant que « chaque fois qu’elle inscrivait quelque chose dans son carnet, ne serait-ce qu’une simple apostille, elle éprouvait autant de bonheur qu’autrefois après plusieurs heures de lecture. Et elle comprit une fois de plus que son rêve n’avait jamais été d’être une simple lectrice. Un lecteur n’est au fond qu’un spectateur, alors qu’en écrivant elle agissait : et l’action était depuis toujours son domaine, autant que son devoir. »
- Les livres sont tout, sauf un passe-temps. Ils sont là pour vous parler d’autres vies, d’autres mondes. Loin de vouloir passer le temps, sir Kevin, j’aimerais au contraire en avoir davantage à ma disposition. Si j’avais envie de passer le temps, j’irais en Nouvelle-Zélande.
« Peu de gens, après tout, avaient comme elle parcouru la terre entière. Il y avait peu de pays qu’elle n’avait jamais visités, peu de célébrités qui ne lui avaient pas été présentées. Et elle faisait elle-même partie du spectacle du monde. Pourquoi était-elle donc attirée aujourd’hui par les livres, qui - quelle que soit par ailleurs leur vertu - n’étaient après tout qu’un reflet, une version du monde ? A quoi bon tous ces livres, puisqu’elle avait vu les choses en vrai ?
- Je crois que je me suis mise à lire par devoir, dit-elle un jour à Norman. Il fallait que je découvre de quoi les gens ont l’air, pour de bon.
« Cet attrait pour la lecture, songeait-elle, tenait au caractère altier et presque indifférent de la lecture. Les livres ne se souciaient pas de leurs lecteurs, ni de savoir s’ils étaient lus. Tout le monde était égal devant eux, y compris elle. La littérature est une communauté, les lettres sont une république. Elle avait déjà entendu cette formule, lors de remises de médailles et de cérémonies diverses, sans savoir au juste ce qu’elle signifiait. A cette époque, elle considérait que la moindre allusion à quelque république que ce soit avait en sa présence quelque chose de déplacé et de vaguement insultant, pour ne pas dire plus. Aujourd’hui seulement elle en comprenait le sens. Les livres ne varient pas. Tous les lecteurs sont égaux. Dans son enfance, elle avait connu l’une des plus grandes émotions de sa vie : sa sœur et elles s’étaient faufilées hors des grilles du palais, un soir de fête, et s’étaient mêlées à la foule sans qu’on les reconnaisse. La lecture procurait un sentiment du même ordre. Il y avait en elle quelque chose d’anonyme, de partagé, de commun. Ayant mené une existence à part, elle se rendait compte à présent qu’elle désirait ardemment éprouver un tel sentiment : elle pouvait parcourir toutes ces pages, l’espace contenu entre les couvertures de tous ces livres, sans qu’on la reconnaisse. »
« Et c’était la vérité : elle était heureuse. La lecture avait suscité en elle une passion telle qu’elle n’en avait jamais connue auparavant et elle dévorait les livres à une vitesse ahurissante, même si en dehors de Norman, nul ne s’en apercevait vraiment. Elle ne parlait d’ailleurs de ses lectures à personne, encore moins en public, sachant qu’une passion tardive - si sincère soit-elle - risquait de l’exposer au ridicule. Il en serait allé de même, songeait-elle, si elle s’était brusquement enthousiasmée pour Dieu ou pour la culture des dahlias. A son âge, à quoi bon ? auraient pensé les gens. Pour elle, cependant, rien n’était plus sérieux et elle éprouvait à l’égard de la lecture le même sentiment que certains écrivains envers l’écriture : il lui était impossible de s’y dérober. A cette époque avancée de son existence, elle se sentait destinée à lire comme d’autres l’avaient été à écrire. »
« Pourtant, même si la lecture l’absorbait, la reine n’avait pas prévu que cette passion allait peu à peu lui ôter le goût de ses autres activités. (…) Si fastidieuses qu’aient été ses obligations - accorder telle faveur, visiter tel endroit -, l’ennui n’y avait jamais eu la moindre part. Il s’agissait de ses devoirs et lorsqu’elle ouvrait le registre de ses rendez-vous, chaque matin, c’était toujours avec une pointe d’attente ou d’intérêt. Tel n’était plus le cas. Elle envisageait à présent avec un certain effroi l’incessante succession des tournées, des voyages officiels et des engagements qui l’attendaient, au cours des années à venir. Cela lui laissait à peine un jour de libre de temps à autre, et jamais deux d’affilée. Tout cela lui pesait désormais considérablement. (…) Mais le problème n’était pas là. Le problème, c’était la lecture. Malgré l’amour qu’elle lui vouait, il y avait des moments où elle regrettait d’avoir un jour ouvert un livre et pénétré par cette porte dans l’existence des autres. Cela avait du même coup gâché la sienne – en tout cas sur ce plan. »
« A Buckingham Palace, toutefois, la reine attendit encore quelques instants, puis éteignit sa lampe de chevet. Dehors, sous le catalpa, le policier vit la lumière s’éteindre et débrancha son portable. Dans l’obscurité, la reine songea brusquement que, une fois morte, elle n’existerait plus qu’à travers les souvenirs des gens. Elle qui n’avait jamais dépendu de personne allait connaître le même sort que n’importe qui. La lecture ne changerait rien à cet état de fait, mais l’écriture le pouvait. Si on lui avait demandé : Les livres ont-ils enrichi votre vie ? elle se serait sentie obligée de répondre : Oui, sans l’ombre d’un doute - tout en ajoutant avec la même conviction qu’ils l’avaient également vidée de tout sens. Avant de se lancer dans ses lectures, elle était une femme droite et sûre d’elle, sachant où résidait son devoir et bien décidée à l’accomplir, dans la mesure de ses moyens. Maintenant, elle se sentait trop souvent partagée. Lire n'était pas agir, c’était depuis toujours le problème. Et malgré son grand âge, elle restait une femme d’action. Elle ralluma sa lampe de chevet, saisit son carnet et nota rapidement : On n’écrit pas pour rapporter sa vie dans ses livres, mais pour la découvrir. Puis elle se rendormit. »