(Photo -Janvier à Nice)
Il existe des milliers de techniques psychologiques pouvant nous aider à nous sentir mieux et à apprendre à nous réjouir de chaque journée. D’après les neuroscientifiques, qui, eux, savent parfaitement quand et pourquoi notre cerveau nous fait ressentir une sensation de satisfaction, notre corps nous envoie des messages lui-même. Lorsque nous remercions une personne, ou la vie, pour quelque chose, nous nous concentrons sur les aspects positifs de la vie. Des études menées ont montré la relation qui existe entre la gratitude et le bien-être subjectif. Les souvenirs agréables déclenchent la production de sérotonine dans la région du cortex antérieur cingulaire, et cette technique est utilisée dans le traitement contre la dépression.
Néanmoins, il arrive que des émotions positives soient détournées et manipulées, et cela parce que nos plus belles qualités sont parfois nos vulnérabilités. Par exemple la gratitude, l’empathie, la compassion.
La gratitude est en principe une émotion positive, et en entreprise elle est généralement célébrée comme une valeur cardinale. Elle renforce l’engagement, la productivité et le bien-être. Cependant, elle a un côté obscur souvent ignoré, ainsi que le souligne un article publié dans Harvard Business Review, Quand la gratitude vous pousse à accepter moins que ce que vous méritez (When gratitude leads you to accept less than you deserve): lorsqu’elle est excessive ou mal placée, la gratitude peut devenir un frein à votre progression de carrière et vous amener à accepter des conditions de travail ou des rémunérations inférieures à votre valeur réelle.
Elle devient donc un piège : le piège de la dette émotionnelle. L’article explique que les employés qui éprouvent une gratitude intense envers leur employeur (par exemple, pour avoir été embauchés lors d’une période difficile ou pour avoir reçu une promotion) développent souvent un sentiment de redevance. Ce sentiment peut se transformer en une barrière psychologique qui empêche de demander une augmentation ou de contester des attentes déraisonnables. Trois dérives principales peuvent être observées :1. L’auto-censure - on évite de demander ce que l’on mérite par peur de paraître ingrat. 2. L’acceptation du statu quo - on tolère des situations de surcharge de travail ou d’iniquité salariale en se répétant : "J’ai déjà de la chance d’être ici". 3. L’exploitation par les pairs ou la hiérarchie - les recherches montrent que les personnes exprimant beaucoup de gratitude sont perçues comme plus indulgentes, ce qui peut inciter certains collègues ou managers à abuser de leur bonne volonté.
Comment éviter ce piège sans cesser d’être reconnaissant ? Pour ne pas laisser la gratitude nuire à votre carrière, l’article propose plusieurs stratégies :
-recadrer les opportunités : au lieu de voir une promotion ou une embauche comme un cadeau ou une faveur personnelle, il faut la voir comme une reconnaissance objective de vos compétences et de vos performances passées. C’est un échange de valeur, pas une dette.
- distinguer la personne de l’institution : vous pouvez être reconnaissant envers un mentor spécifique tout en restant exigeant vis-à-vis des politiques salariales de l’entreprise.
- utiliser des données objectives : pour contrer l’émotion de la gratitude, essayez de vous appuyer sur des faits. Comparez votre salaire aux études de marché et évaluez vos accomplissements de manière factuelle avant d’entamer une négociation.
- pratiquer l’affirmation de soi gracieuse, en apprenant à dire : Je suis très reconnaissant pour cette opportunité et pour la confiance que vous me témoignez ; c’est précisément parce que je tiens à la réussite de ce projet que je souhaite discuter des ressources (ou de la rémunération) nécessaires pour le mener à bien.
La gratitude ne doit pas être synonyme de silence. Une relation de travail saine repose sur un équilibre entre l’appréciation mutuelle et le respect de la valeur marchande de chacun. Etre reconnaissant pour votre poste actuel ne vous prive pas du droit de vouloir -et de demander- mieux pour votre avenir.
L’empathie et la compassion sont des moteurs de lien social, mais lorsqu’elles sont détournées, on entre dans le domaine du piratage émotionnel. Quand un manipulateur simule une détresse profonde ou se positionne en victime permanente pour court-circuiter votre sens critique, votre cerveau émotionnel prend le dessus sur votre cerveau rationnel, et vous ne vous demandez plus "Est-ce que c’est logique ?" mais "Comment puis-je l’aider ?" Ensuite, il y a l’exploitation de la culpabilité : la compassion se transforme en obligation si quelqu’un vous fait croire que vous êtes la cause de son malheur ou que vous avez le pouvoir exclusif de l’aider. Le bombardement affectif est une autre forme de manipulation, cette fois de la gratitude et de l’affection. Le manipulateur multiplie des signes d’empathie et de compréhension pour créer une dette émotionnelle. Vous hésiterez à poser des limites par peur de blesser. Néanmoins, vous pouvez rester bienveillant sans être pour autant vulnérable. Il suffit de comprendre l’autre sans se laisser submerger (on appelait cela l’empathie cognitive, à la différence de l’empathie affective qui permet de ressentir ce que l’autre ressent, mais aujourd’hui le terme d’empathie désigne les deux).
Le rempart indispensable, le système immunitaire de l’esprit face aux tentatives de manipulation, c’est la pensée critique, qui permet de passer d’une réaction émotionnelle réflexe à une réponse évaluée. Sans elle, l’empathie est une porte ouverte. Avec elle, l’empathie devient un choix conscient. Pour éviter le piratage émotionnel, la pensée critique active trois leviers de vérification : l’analyse des faits vs le récit (le manipulateur mise sur l’histoire - le storytelling- pour susciter l’émotion ; l’identification de l’intention (A qui cela peut profiter?), car l’alerte doit s’allumer si l’expression de la souffrance d’autrui vise à obtenir de vous un avantage, de l’argent, ou un changement de comportement radical ; la détection des biais : entre les deux biais - de réciprocité (vouloir rendre la pareille) et d’engagement -, la pensée critique vous aide à voir que vous êtes influencé par votre propre besoin d’être perçu comme "quelqu’un de bien". L’idéal, c’est de trouver l’équilibre entre le cerveau émotionnel et l’esprit rationnel pour atteindre l’esprit sage. Bien entendu, la pensée critique ne doit pas étouffer complètement l’empathie, on risque de devenir cynique ou déconnecté, mais de rester un observateur lucide de ses propres émotions. Ce simple effort de comprendre est un processus cognitif puissant, c’est la réévaluation cognitive. En cherchant à comprendre le pourquoi et le comment d’une situation, vous basculez l’activité de votre cerveau des zones purement émotionnelles (l’amygdale) vers le cortex préfrontal, le siège de la logique. Cette démarche de compréhension crée une distance salvatrice par plusieurs mécanismes : la désidentification (vous n’êtes plus l’émotion, vous êtes l’observateur), la déconstruction du récit (comme le piratage émotionnel repose sur une urgence ou une intensité dramatique, comprendre la situation permet de ralentir le temps et donc la chronologie (voir si le problème est nouveau ou récurrent) et la responsabilité (quelle part vous appartient réellement dans cette histoire), la protection contre le burn-out empathique (sans cette distance, l’empathie peut devenir épuisante, et c’est de la détresse empathique).
Comprendre la situation permet d’éprouver de la compassion plutôt que de la simple empathie. Vous comprenez la souffrance mais vous restez ancré et capable d’agir ou de ne pas agir, si c’est la meilleure option, car comprendre n’est pas forcément valider. La pensée critique doit toujours intervenir pour dire : "Je comprends la cause, mais je n’accepte pas la conséquence". Vous pouvez toujours transformer votre ressenti en un objet d’étude. Quelques questions que vous pouvez vous poser quand l’émotion monte : le test de l’Observateur ou comment désamorcer l’immédiateté (Si je voyais cette scène dans un film, qu'est-ce que je penserais du personnage qui demande et de celui qui donne ?) ; le test de la Responsabilité ou comment délimiter le périmètre (Est-ce que je suis en train d’aider vraiment l’autre ou de nourrir sa dépendance? Est-ce que j’essaie de résoudre un problème qui ne m’appartient pas?) ; le test de I’Intention ou comment déceler le piratage (Quelle émotion l’autre essaie de provoquer chez moi en ce moment précis - de la peur, de la honte, de la pitié…?) ; le test de l’Equilibre ou de l’Auto-compassion (Qu'est-ce que je sacrifie chez moi - temps, énergie, valeurs - pour satisfaire cette demande? Est-ce que j’exigerais la même chose d’un ami très cher s’il était à ma place?). Rappelez-vous que vous êtes souvent plus exigeant envers vous-même qu’envers les autres.