(Photo- By the window)
Un article paru cet été dans Psychologies (un entretien avec le psychanalyste et philosophe Benjamin Levy) se penche sur la tranquillité (comment elle naît et comment la préserver). Avant de devenir une ressource psychique, la sécurité intérieure vient de l’extérieur et cela dans les premiers liens que nous construisons.
Le holding (le portage du bébé) dont parle le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott est physique et aussi psychique. L’enfant découvre qu’il peut désirer, imaginer et supporter l’absence du parent parce que, à un moment, la satisfaction revient. L’intériorité étant un champ de tensions, de désirs, d’angoisse, d’excitation, de faim, de fatigue, le sentiment de sécurité ne sera pas lié à nous-mêmes, mais à la représentation d’un autre être humain en qui nous avons confiance (« l’autre secourable », comme le nommait Freud). Dans la vie, certains supportent mieux la contrariété que d’autres parce qu’ils ont un rapport différent à la frustration. Il faut apprendre à être vexé, irrité, limité, sans vivre chaque entaille comme une humiliation, tout comme il faut accepter d’avoir droit à certaines choses mais pas à tout, et que « la liberté de l’autre commence là où la nôtre s’arrête. »
Pour certains, la tranquillité est synonyme de mort. Le calme peut faire surgir l’intranquillité interne avec une force redoublée, l’absence de stimulation extérieure devient angoissante, surtout quand on n’est pas bien avec soi-même. En revenant à la distinction que fait Freud entre les bruits des pulsions de vie et les pulsions de mort, muettes, semblables au repos éternel, on pourrait dire que l’enjeu n’est pas de supprimer l’excitation, mais de la rendre pensable : comprendre ce qui nous arrive et aussi le comportement des autres. Nous pouvons être tranquilles par moments (lire, écrire, jardiner, penser), mais pas durablement, d’où la question si cela serait souhaitable. Une tranquillité totale risquerait de devenir une bulle narcissique, dans laquelle nous serions isolés des autres, protégés du trouble que le monde introduit en nous. La vie psychique suppose un certain dérangement, la tranquillité n’est pas l’absence de tensions, elle est leur niveau supportable qui nous permet de désirer, de penser, d’aimer, de travailler.
C’est exactement ce qui me fait penser à Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité. Son personnage, Bernardo Soares, aide-comptable dans une entreprise de textiles à Lisbonne, vit une vie grisâtre, dans un quotidien triste. Assis sur sa chaise, il explore les sensations qui le traversent, les pensées et les réflexions qui se bousculent dans sa tête. Il s’attarde sur les bruits, les formes et les couleurs. Un intérieur étonnamment riche comparé à un extérieur pauvre, un labyrinthe intérieur qui lui offre une certaine sagesse. Dans un monde intranquille, acceptons ce qui nous trouble et cela finira par nous apaiser, restons donc à l’écoute de nos incertitudes et de nos insécurités, soyons intranquilles!
Si pour Cesare Pavese « la littérature est une défense contre les offenses de la vie » (Le métier de vivre), pour Pessoa « la littérature entière est un effort pour rendre la vie bien réelle » car « la plupart des gens souffrent de cette infirmité de ne pas savoir dire ce qu'ils voient ou ce qu'ils pensent ». [...] « Comme nous le savons tous, même quand nous agissons sans le savoir, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : les champs, les villes, les idées, sont des choses totalement fictives, nées de notre sensation complexe de nous-mêmes. Toutes nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature. » (Le Livre de l’intranquillité). Il écrit aussi « Si vous voulez savoir ce qu'est l'hystéro-neurasthénie, par exemple, ne lisez pas un traité de psychiatrie, lisez Hamlet. Si vous voulez savoir ce qu'est la démence terminale ne lisez pas un traité de psychiatrie, lisez Le Roi Lear ». Il est incontestable que la littérature reste le meilleur moyen de comprendre les comportements humains, les émotions, les sentiments. Pessoa a entretenu un rapport affectif avec le genre policier, qui est souvent considéré comme un genre paralittéraire, mineur, ou "populaire". Il était persuadé que « l'un des rares divertissements intellectuels qui restent encore à ce qui demeure d'intellectuel dans l'humanité est la lecture de romans policiers », et pendant des décennies, il a écrit des textes inédits, "un par mois" jusqu'à sa mort, son personnage Quaresma étant aussi bien un maître de la déduction qu'un connaisseur du fonctionnement de l'âme humaine.