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01/03/2022

Soyons des progressants!

liberté intérieure, livre, forces intérieures

(Photo- L'amandier en fleur sur la Coulée verte, Nice)

Cette note aimerait vous suggérer une lecture réconfortante, utile et accessible. Les philosophes antiques se percevaient comme des progredientes (des « progressants ») pour qui le sens de l’existence consistait à se départir des passions tristes et à accéder à la vie bonne. Approfondir le sens et les motivations de nos actions, comprendre nos passions et nos émotions, afin de mieux vivre, c’est une démarche qui n’est pas nouvelle, certes, mais qu’il faudrait entreprendre avec les outils de notre époque.

Les trois auteurs du livre « A nous la liberté ! », trois amis en quête de progrès intérieur, nous proposent une réflexion sur le thème de la liberté, en nous faisant part de leurs échanges et de leurs témoignages. Il est question de liberté intérieure, sans laquelle la liberté extérieure ne serait possible. Nous sommes invités à opérer une conversion pour quitter le mode pilote automatique dans lequel nous vivons au quotidien (nos habitudes, nos routines de comportement et de pensée), en nous attaquant aux conditionnements qui peuvent devenir de véritables toxines du mental. La formule d’Erasme - « on ne naît pas homme, mais on le devient » - pourra ainsi devenir « On ne naît pas libre, on le devient, et ce n’est jamais fini ! » (André Comte-Sponville). Nous faisons un travail permanent, de tous les instants, afin de préserver ou de restaurer nos libertés intérieures (nous affranchir de nos peurs et de nos habitudes, quitter le narcissisme ou l’égoïsme) ou extérieures (nous libérer de nos attachements excessifs et de nos dépendances). Cet effort sur soi, que les Anciens appelaient la métanoïa, est en fait un travail soutenu pour arriver à maîtriser l’art de vivre qui assure la sérénité de l’esprit. Un travail avec notre propre vie.

Qu’est-ce que la liberté intérieure ? Alexandre Jollien cite la lettre de Spinoza à Schuller : « Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent ». Nous sommes, presque tous, le jouet de nos égarements, de nos conditionnements, de nos pulsions, de nos conflits intérieurs, de nos pensées errantes et de nos émotions perturbatrices. Cette servitude est à l’origine de nombreux tourments. Epictète avait l’habitude de répondre, quand on lui demandait qui il était: « Un esclave en voie de libération ». Il s’agit bien d’une prison, celle des mécanismes et des rouages mentaux qui nous asservissent, et qu’il faut essayer de comprendre d’abord pour pouvoir s’en débarrasser ensuite. Nous avons besoin d’un bon discernement pour les identifier, et celui-ci n’existe pas sans la sagesse, la lucidité et la compétence. La liberté intérieure peut donc s’acquérir par une meilleure compréhension du fonctionnement de notre esprit, et par une élucidation des mécanismes du bonheur et de la souffrance. Une fois que ce discernement agit, il faudra s’entraîner constamment pour gérer avec aisance et intelligence les états mentaux qui nous affligent. La liberté intérieure nous confère une grande force parce que nous devenons  moins vulnérables à nos propres pensées, et aussi moins désorientés par les conditions extérieures qui ne cessent de changer. Et si nous nous sentons moins vulnérables, nous sommes moins centrés sur nous-mêmes et nous sommes plus ouverts à autrui, plus disponibles, plus empathiques, plus bienveillants. La liberté intérieure ne nous est pas donnée, elle se découvre et se construit individuellement, mais dans le réel. Néanmoins, dans ce travail, nous n’avons pas de chances égales au départ, puisque chacun porte son histoire, ses traumatismes, ses blessures, ses dysfonctionnements internes, ses lacunes et ses carences, mais aussi des ressources insoupçonnées.

Si le garant de la liberté extérieure, des corps, c’est la loi (« La liberté, c’est le droit de faire ce que les lois permettent », Montesquieu), la liberté intérieure, celle de l’esprit, dépend des lois du cerveau. C’est le fonctionnement particulier du cerveau qui risque de nous enfermer dans nos habitudes et nos automatismes, nos négligences, nos peurs, nos émotions.

Il n’y a pas de liberté intérieure sans sagesse. Et accéder à la sagesse n’est pas un cheminement facile. Le livre des trois amis - un philosophe, un scientifique et moine bouddhiste, un psychiatre - offre des outils pour mieux réfléchir et pour s’exercer dans cette voie. Il est structuré ainsi : la première partie comprend un inventaire des obstacles à la liberté intérieure (la faiblesse de la volonté, la dépendance, la peur, le découragement et le désespoir, l’égocentrisme, l’égarement), la deuxième est centrée sur l’environnement qui agit sur notre mental (lieux, environnement culturel), la troisième fait un résumé de nos efforts vers la libération (efforts difficiles, efforts joyeux, l’entraînement de l’esprit, la méditation, le rôle de l’action dans la transformation de soi et du monde), et la quatrième énumère les résultats de la liberté (la paix intérieure, notre nature profonde, la peur de la mort, l’éthique, la bienveillance).

 

Références: 

Christophe André, Alexandre Jollien, Matthieu Ricard, A nous la liberté ! , L’Iconoclaste et Allary Editions, Paris, 2019

Archives CEFRO : La pensée positive et le progrès (2015)

                            Les forces intérieures, une source durable de bien-être (I) (2020)

                            Le bonheur et la solitude (2014)

01/02/2022

Le travail: des routines brisées, un nouveau sens

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(Photo- Vers l'Aéroport international d'Atlanta, décembre 2021, sous une pluie battante)

Le paradigme de la passion du travail (Passion Paradigm) est apparu dans les années ’60, comme une réponse à un tas d’interrogations sur les normes sociales et culturelles, notamment parmi les jeunes, et il désigne une nouvelle manière de penser le rôle du travail dans la vie. Le psychologue humaniste Abraham Maslow avait appliqué sa théorie de la hiérarchie des besoins au travail, en considérant celui-ci comme la clé de l’épanouissement personnel et de la réalisation de soi. Maslow imaginait un monde où les individus trouvent une grande satisfaction dans leur travail, qui devient une activité sacrée. Les expériences émotionnelles qui entrent dans la passion du travail sont l’attirance, le plaisir, la motivation, la persévérance.

Bien entendu, le paradigme de la passion du travail a aussi ses parts d’ombre. Aimer son travail serait une recette pour se laisser exploiter. Une nouvelle religion fait son apparition: le culte du travail (workisme), responsable du burn-out et de la dépression, même parmi les employés le mieux payés. Les travailleurs sont amenés à accepter des conditions de travail nuisibles, un traitement médiocre de la part de leurs employeurs, et ont des attentes irréalistes d’eux-mêmes. Ils accordent la priorité au travail au détriment de leur famille, de leurs amis ou de leurs hobbies. Une surévaluation du travail fait regarder les autres qui ne travaillent pas comme paresseux, stupides ou pas dignes d’attention.

La pandémie de la Covid-19 a provoqué des mutations dans le monde du travail : les routines ont été brisées, et nous assistons au phénomène appelé la Grande démission (the Great Resignation).

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01/12/2021

Rendre la vie bien réelle

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littérature,existence,narration,thérapie,cerveau(Photos- Greenville, S.C, 2021)

Pour ce dernier mois de l’année, et à l’approche des vacances, nous vous adressons nos meilleurs vœux et vous proposons une note sur les vertus de la littérature. 

 

Joyeux Noël ! Joyeuses Fêtes !

 

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01/11/2021

Ethique et religion?

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(Photo- L'automne au bord du Danube, Galatzi)

Wittgenstein avait présenté sa Conférence sur l’éthique devant un public de non-philosophes. Selon lui, l'éthique se pense toujours dans un contexte et dans des pratiques déterminées, elle ne saurait être une théorie, mais aurait un caractère intrinsèquement personnel. L'analyse détaillée des aspects physiques et psychologiques de nos actions ne nous révélera jamais ce qui les lie à l'éthique, mais c'est notre attitude vis-à-vis de ces actions qui les rend éthiques, plus exactement la manière dont nous arrivons à nous extraire des faits pour les contempler comme d'un point de vue extérieur. Il dit, par exemple, que lorsque quelqu'un face à une décision importante se demande "Que dois-je faire?", le sérieux de cette question est "éthique" parce qu'il se distingue d'autres types de choix. Donc, l'éthique est dans l'attitude du sujet qui expérimente et qui éprouve. Le monde de l'homme heureux n'est pas le même que le monde de l'homme malheureux, bien que les faits qui le constituent soient identiques, c'est le regard qui change, la volonté à l'égard de ce monde qui est différente, mais pas le monde lui-même. En voulant exprimer l'inexprimable (tout comme la religion ou l'esthétique), l'éthique se confronte aux limites du langage, elle ne peut pas s'énoncer sous la forme de propositions douées de sens, mais elle peut se montrer à travers des expériences qui la révèlent dans son authenticité. Wittgenstein ne méprise pas les polars, cette littérature "mineure" où il dit trouver des exemples d'expériences éthiques souvent plus profondes que celles présentes dans les ouvrages de philosophie.

Il y a dix ans, lors de l’affaire DSK, France 3 a diffusé un documentaire (DSK, l’homme qui voulait tout), réalisé par un psychanalyste très médiatique et aussi très à gauche, et dont l’intention affirmée était de proposer un regard freudien. Je n'avais regardé qu’un quart d’heure de ce documentaire, pas plus. Un regard freudien signifie pour moi quelque chose d'implacable et de sentencieux, je ne m'attendais donc pas que le documentaire fût joyeux, mais la démarche allait subtilement dans le sens d'une justification finalement logique (et que j'avais trouvée assez politique). C'est toujours Wittgenstein qui écrit, à une époque où il n'admirait plus la psychanalyse, que "les pseudo-explications fantastiques de Freud (justement parce qu'elles sont pleines d'esprit) ont rendu un mauvais service, n'importe quel âne disposant maintenant de ces images freudiennes pour "expliquer" avec leur aide des symptômes pathologiques" (dans Remarques mêlées).

 Pour Thomas d'Aquinle mal est une absence de bien, privatio boni, il dérive d'une perversion du bien. Nous faisons le mal parce que nous désirons le bien, et nous recherchons le bien de mauvaise façon. Le désir qui s'oriente vers le mal ne peut être qu'une perversion du désir, et celui qui convoite le mal le fait à cause d'un défaut, d'un manque dans sa capacité de désirer, une sorte d'infirmité. Pourquoi le mal serait-il donc nécessaire? D'abord, à cause de la constitution de l'homme comme créature, ensuite pour mettre mieux en évidence le bien. Si chaque objet est connu par rapport à son contraire, alors, s'il n'y avait pas de mal, le bien serait connu de façon moins déterminée, et par conséquent serait désiré avec moins d'ardeur. Si le bien doit être reconnu avant d'être désiré, il peut être reconnu avec plus de précision en étant mis en rapport avec le mal. En ce sens, le mal devient une occasion de bien. Jusqu'à la fin du XVIIIe, la poursuite du bonheur était quelque chose attaché au concept de bien, et aussi le ressort évident de toute action humaine. Pour les Stoïciens le bonheur ou le vrai bien découle directement de la vertu rationnelle -ne pas désirer, c'est être libre. L'adversité n'est pas dans les choses, mais dans le désir qui nous met en conflit avec les choses. C'est dans L'Ethique à Nicomaque que nous pouvons trouver une analyse rigoureuse du lien entre le bonheur et le souverain bien. En observant que "tous assimilent le fait de bien vivre et de réussir au fait d'être heureux", Aristote réfute toutes les positions visant à réduire le bonheur au plaisir, à la richesse, aux honneurs. Pour lui, le bonheur n'est jamais désirable en vue d'autre chose, il est toujours une activité menée conformément à la raison et en accord avec la vertu. En même temps, ce n'est que l'intellect qui délibère, car il permet non seulement d'expliquer une action, mais aussi de la justifier d'un point de vue éthique. D'où l'importance de la sagesse ou de la prudence, qui est pour lui "une disposition accompagnée de règle vraie, capable d'agir dans la sphère de ce qui est bien ou mal pour les êtres humains" (Ethique à Nicomaque, 1143 B 3-4). L'activité propre de l'homme réside dans l'activité de l'âme conforme à la raison, c'est-à-dire à la vertu. C'est pour cette raison que bonheur et vertu sont identifiés: si l'homme réalise son excellence par la vertu, si c'est par elle qu'il atteint sa fin propre, alors c'est elle qui doit être qualifiée de souverain bien. 

Pour Spinoza, qui recherche le Souverain Bien capable de se communiquer, le bonheur n'est pas la récompense de la vertu, il est la vertu elle-même. Selon le philosophe, les religions doivent être tolérées mais soumises à la puissance publique.

« Les pratiques ferventes et religieuses devront se mettre en accord avec l’intérêt public, autrement dit si certaines de leurs expressions sont susceptibles de nuire au bien commun, il faudra les interdire. » « Je déclare l’homme d’autant plus en possession d’une pleine liberté qu’il se laisse guider par la raison. » (Traité théologico-politique, 1670). Un siècle avant Voltaire et Kant, Spinoza est le premier théoricien de la séparation des pouvoirs politique et religieux et le premier penseur moderne de nos démocraties libérales. Il n’est pas athée, bien sûr, mais il ne croit pas au Dieu révélé de la Bible. Pour lui, Dieu est un Etre infini, véritable principe de raison, de sagesse philosophique. Il propose un dépassement de toutes les religions par la sagesse philosophique qui conduit à l’amour intellectuel de Dieu, source de Joie et de Béatitude. Il souhaiterait que les lumières de la raison permettent aux humains de découvrir Dieu et ses lois sans le secours de la loi religieuse et de tous les dogmes qui l’accompagnent, qu’il considère comme des représentations puériles, sources de tous les abus de pouvoir possibles, la religion correspondant à un stade infantile de l'humanité. 

La conception spinoziste de Dieu est totalement immanente: il n’y a pas un Dieu antérieur et extérieur au monde, qui a créé le monde (vision transcendante), mais de toute éternité, tout est en Dieu et Dieu est en tout à travers des attributs qui génèrent une infinité de modes singuliers, d’êtres, de choses, d’idées. Deus sive Natura. L’éthique immanente du bon et du mauvais remplace ainsi la morale transcendante et irrationnelle du bien et du mal. La Joie parfaite ou la Béatitude, est le fruit d’une connaissance à la fois rationnelle et intuitive qui s’épanouit dans un amour universel, fruit de l’esprit, un amour intellectuel de Dieu. Il y a trois genres de connaissances : l’opinion et l’imagination, qui nous maintiennent dans la servitude, la raison, qui nous permet de nous connaître et d’ordonner nos affects, et un troisième, en prolongement du deuxième, l’intuition, par laquelle nous arrivons à l’adéquation entre notre monde intérieur et le cosmos entier. « Plus on est capable de ce genre de connaissance, plus on est conscient de soi-même et de Dieu, c’est-à-dire plus on est parfait et heureux » (Ethique). Donc, union à un Dieu immanent par la raison et l’intuition. « L’homme vertueux n’est plus celui qui obéit à la loi morale et religieuse, mais celui qui discerne ce qui augmente sa puissance d’agir ». Et c'est justement la libération de la servitude qui augmente notre puissance d’agir et notre joie. Plus nos sentiments et nos émotions seront réglés par la raison, plus nos passions seront transformées en actions, plus grande sera la part de notre esprit qui subsistera à la destruction du corps. La liberté s’oppose à la contrainte, mais non à la nécessité. On est d’autant plus libres qu’on est moins contraints par les causes extérieures et qu’on comprend la nécessité des lois de la Nature qui nous déterminent.

On comprend pourquoi Nietzsche, qui n'aura de cesse de déconstruire les catégories morales transcendantes du bien et du mal établies par la morale chrétienne, puis par Kant, jubilera en découvrant la pensée de Spinoza: "Je suis très étonné, ravi! J'ai un précurseur, et quel précurseur!" (Frédéric Lenoir, Le Miracle Spinoza). Nietzsche fulmine contre l'Eglise chrétienne: "Elle est pour moi la plus haute des corruptions concevables (...), de chaque valeur elle a fait une non-valeur, de chaque vérité un mensonge, de chaque rectitude une bassesse." (Jacques Duquesne, Le Diable)

 

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